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Encres du monde (page 15)
Quelques paroles si belles du poète tchèque, Jaroslav Seifer
Chanson
Il agite un foulard blanc
celui qui fait ses adieux,
chaque jour quelque chose s'achève,
quelque chose de magnifique s'achève.Le pigeon postal bat des ailes contre l'air
en revenant à la maison ;
désespérés ou pleins d'espoir,
toujours nous retournons chez nous.Essuie tes larmes
et sourie de tes yeux éplorés,
chaque jour quelque chose commence,
quelque chose de magnifique commence.
(Le pigeon postal, 1929)
******************************************Si pour vous les vers sont aussi un chant...
Si pour vous les vers sont aussi un chant
- et on le dit -
j'ai chanté toute ma vie.
Et j'allais avec ceux qui n'avaient rien
et vivaient leur vie au jour le jour.
J'étais l'un d'eux. J'ai chanté leur douleur,
leur croyance, leur foi
et je vivais avec eux tout
ce qu'ils vivaient. Même l'angoisse,
la faiblesse, la peur et le courage,
même la tristesse du pauvre.
Et leur sang, quand il coulait,
m'éclaboussait. Il en a toujours coulé beaucoup
dans ce pays de la douceur des rivières, des herbes, des papillons
et des femmes passionnées.
J'ai même chanté les femmes.
Aveuglé d'amour
j'allais chancelant à travers la vie,
trébuchant sur une fleur perdue
ou sur les marches d'une cathédrale.*******************************************
C'est seulement en vieillissant
Que j'ai appris à aimer le silence.
Parfois il exalte plus que la musique.
Dans le silence apparaissent des signes frissonnants
Et sur les carrefours de la mémoire
Tu entends les noms
Que le temps a essayé d'étouffer.Le soir dans les couronnes des arbres, j'entends même
Les coeurs des oiseaux.
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Le siècle est trop court de Jeanna Bitchevskaïa (Russie)
Le siècle est trop court
de ce qui fut, il n'y a rien à regretter
le gel n'était pas vraiment glacé et les frissons ne nous ont pas vraiment fait frissonner
seulement, avec chaque automne, plus aigüe était la sensation de la fin de cette petite pièce
qu'évidemment je n'ai pas écrite.
C'est comme au cinéma
lorsqu'on est en même temps dans la salle et sur l'écran.
A tout le monde est promis un envol
et brillent des traits lumineux
seulement le temps est venu
on déverrouille les portes, tressautent les clefs
et tout est détruit
avec angoisse, tu regardes ta montre.
Qui, ici, a raison, qui a tort
je vous en prie, il ne faut pas, n'en discutez pas.
Ce siècle est trop court, qu'il ne passe pas en reproches mutuels.
Nous nous reverrons tous
dans un aéroport désaffecté
dans l'espoir d'arriver à temps
pour un vol annoncé pour on ne sait quand.
Ce siècle est trop court
ce siècle est trop court...
(texte écrit au début des années 1990)
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AOÛT, MISCANTHE

Miscanthes fanées
coeur solitaire
qui tressaille.
(Issa)
La miscanthe (susuki) est le coeur secret, nostalgique et scintillant de l'ancien Japon, l'alliée des poètes et des sages retirés du monde. Emplie de mélancolie et de secret renoncement, lune et argent, elle ondule au vent de la lande.
De tout temps, au Japon, le songe des poètes, des hommes solitaires et de tous ceux qui aiment la méditation a épousé l'ondoiement des herbes folles, communes et sans fleurs, poussant au hasard des chemins.
De toutes ces herbes vagabondes, la miscanthe, dit, à elle seule, la lande et la lune, mais aussi la douceur de la lumière et le renoncement serein du souvenir.
Miscanthus sinensis, tel est le nom du susuki qu'on appelle aussi "roseau de Chine", "eulalie" ou "herbe d'argent". Ses épis soyeux, mobiles au moindre souffle, scintillent dans l'air transparent. Vagabonds et anonymes, les épis de miscanthe invitent au détachement et à la contemplation.
La miscanthe est indissociable de la contemplation de la pleine lune au Japon. Lors des soirées en barque ou au bord des rivières, on admire la pleine lune en cueillant ça et là quelques rameaux de miscanthe ou de lespédèze, quelques campanules et oeillets.
"Tout au bout de ma route
le ciel n'est plus qu'une lande
unie à celle de Musashino
par-dessus les miscanthes
la lune élève sa silhouette."
(Fujiwara no Yoshitsune)
Et si la pluie se mêle à la nuit, qu'importe au poète Issa ; c'est la pluie qu'il regarde et non la lune :
"En guise de lune
contempler la pluie
sur les miscanthes."
Dans l'ondoiement susurrant des feuilles de miscanthe, les poètes japonais perçoivent aussi quelque chose d'un appel ou d'un adieu.
Ainsi le poète Buson qui souhaita être enterré non loin de son maître Bashô au temple Konpukuji, au nord-est de Kyôto et dont le voeu fut exaucé :
"Quand je ne serai plus
près de sa tombe je veux reposer
miscanthes fanées."
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Deux textes de Pentti Holappa (Finlande)
DEPUIS LE RIVAGE
Semant ses bienfaits un nuage vole
puis un aigle, messager.
Seules les îles gémissent vers le rivage à leur départ,
quand le vent sous le gel se fige, pleurant sur leur sort.
Et la mort du nuage
et la fin de l'aigle
et le dernier cri
sont une suffisante genèse.
Les lueurs de l'Est ne dorent pas les eaux du rivage,
et les lumières de l'Ouest ne recouvrent pas l'homme qui
regarde.
Seul jusqu'au destin du rivage résonne le chant de ceux
qui s'en vont :
Adieu, étranger aux visages enfouis.Le fils de la terre 1953
PROGRAMME DE PRINCIPE
La prochaine fois que je viendrai au monde ici je transcrirai chaque minute dès le début.
Je n'en consommerai pas une seule sans réfléchir d'abord, et le cas échéant j'arrêterai le temps afin qu'il attende ma décision.
Je choisirai les jours de calme, le travail, les nuits ardentes, les proches les plus sages, mes amours les plus belles et les plus fidèles.
Avant la scène de l'amour, pendant et après, ni mon partenaire ni moi-même ne devrons nous sentir étrangers.
Jamais, si la vie dépérit et avec elle toutes les choses, je ne me dirai que demain il sera trop tard.
La bannière jaune 1988
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Mes chants de Rabindranath Tagore (Inde)
Mes chants
Ce sont les mousses flottantes :
Elles ne sont pas fixées
Sur leur lieu de naissance ;
Elles n'ont point de racines, seulement des feuilles, seulement des fleurs.
Elles boivent la lumière joyeuse
Et dansent, dansent sur les vagues.
Elles ne connaissent pas de port,
N'ont point de moisson,
Hôtes inconnues étranges ! incertaines en tous leurs mouvements.
Et quand soudain les pluies tumultueuses de Crâvana
Descendent en nuages sans fin,
Noyant les rivages de leur flottant déluge,
Mes mousses-chansons
Soudainement sans repos, inspirées d'une vie sauvage,
Recouvrent tous les chemins de l'inondation,
Plongent dans la poursuite qui n'a plus de chemins,
Flottent de terre en terre,
De régions en régions,
Mes chansons !
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