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Encres du monde (page 13)
Le voyage, d'Emile Verhaeren
Je ne puis voir la mer sans rêver de voyages.
Le soir se fait, un soir ami du paysage,
Où les bateaux, sur le sable du port,
En attendant le flux prochain, dorment encor.
Oh ce premier sursaut de leurs quilles cabrées,
An fouet soudain des montantes marées !
Oh ce regonflement de vie immense et lourd
Et ces grands flots, oiseaux d'écume,
Qui s'abattent du large, en un effroi de plumes,
Et reviennent sans cesse et repartent toujours !
La mer est belle et claire et pleine de voyages.
A quoi bon s'attarder près des phares du soir
Et regarder le jeu tournant de leurs miroirs
Réverbérer au loin des lumières trop sages ?
La mer est belle et claire et pleine de voyages
Et les flammes des horizons, comme des dents,
Mordent le désir fou, dans chaque coeur ardent :
L'inconnu est seul roi des volontés sauvages.
Partez, partez, sans regarder qui vous regarde,
Sans nuls adieux tristes et doux,
Partez, avec le seul amour en vous
De l'étendue éclatante et hagarde.
Oh voir ce que personne, avec ses yeux humains,
Avant vos yeux à vous, dardés et volontaires,
N'a vu ! voir et surprendre et dompter un mystère
Et le résoudre et tout à coup s'en revenir,
Du bout des mers de la terre,
Vers l'avenir,
Avec les dépouilles de ce mystère
Triomphales, entre les mains !
Ou bien là-bas, se frayer des chemins,
A travers des forêts que la peur accapare
Dieu sait vers quels tourbillonnants essaims
De peuples nains, défiants et bizarres.
Et pénétrer leurs moeurs, leur race et leur esprit
Et surprendre leur culte et ses tortures,
Pour éclairer, dans ses recoins et dans sa nuit,
Toute la sournoise étrangeté de la nature !
Oh ! les torridités du Sud - ou bien encor
La pâle et lucide splendeur des pôles
Que le monde retient, sur ses épaules,
Depuis combien de milliers d'ans, au Nord ?
Dites, l'errance au loin en des ténèbres claires,
Et les minuits monumentaux des gels polaires,
Et l'hivernage, au fond d'un large bateau blanc,
Et les étaux du froid qui font craquer ses flancs,
Et la neige qui choit, comme une somnolence,
Des jours, des jours, des jours, dans le total silence.
Dites, agoniser là-bas, mais néanmoins,
Avec son seul orgueil têtu, comme témoin,
Vivre pour s'en aller - dès que le printemps rouge
Aura cassé l'hiver compact qui déjà bouge -
Trouer toujours plus loin ces blocs de gel uni
Et rencontrer, malgré les volontés adverses,
Quand même, un jour, ce chemin qui traverse,
De part en part, le coeur glacé de l'infini.
Je ne puis voir la mer sans rêver de voyages.
Le soir se fait, un soir ami du paysage
Où les bateaux, sur le sable du port,
En attendant le flux prochain dorment encor...
Oh ce premier sursaut de leurs quilles cabrées
Aux coups de fouet soudains des montantes marées !
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Questions, un texte de Heinrich Heine, poète allemand
Près de la mer, près de la mer déserte, nocturne,
Un jeune homme est debout,
La poitrine débordant de chagrin, l'esprit plein de doute ;
il interroge les flots de ses lèvres assombries :
"Oh ! expliquez-moi l'énigme,
L'antique et douloureuse énigme,
Sur laquelle tant de têtes se sont penchés :
Têtes à calottes d'hiéroglyphes,
Têtes en turban et barrettes noires,
Têtes coiffées de perruques et mille autres
Pauvres fronts humains baignés de sueur.
Dites-moi, la vie humaine a-t-elle un sens ?
D'où vient l'homme ? Où va-t-il ?
Qui habite là-haut dans les étoiles d'or ?"
Les flots délivrent leur éternel murmure,
Le vent souffle, et les nuages s'enfuient,
Les étoiles scintillent, indifférentes et froides,
Et un fou attend une réponse.
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SEPTEMBRE, CHRYSANTHEME

"La rose est plantée dans la terre
le chrysanthème
est cultivé dans le brouillard."
(Paul Claudel)
Le chrysanthème japonais porte en lui le soleil. Charles Linné baptisa cette fleur en réunissant les mots chrysos, l'or, et anthos, la fleur.
Fleur de l'automne, elle est pourtant la fleur même de la lumière et de l'éclat en laquelle rayonne l'empire du Soleil Levant dont elle est le symbole.
Cette fleur, importée de Chine au septième siècle, devint aussitôt un objet de passion pour les empereurs japonais qui la cultivèrent avec soin et en firent l'image même de leur empire né du Soleil. Cette fleur était particulièrement appréciée pour son élégance et son panache. Aujourd'hui encore, l'emblème du chrysanthème, la corolle d'or, frappe les passeports japonais sur fond outremer ou carmin.
Les légendes chinoises voient dans le chrysanthème un symbole de l'éternité et d'une perpétuelle jeunesse. Petit soleil venu de Chine, le chrysanthème japonais retient en sa corolle l'éternité de la lumière.
Une onde déférente semble émaner de cette fleur dont on ne retrouve le motif que sur des objets choisis, loin de tout commerce tapageur, au point qu'aujourd'hui encore son dessin caractéristique ne saurait être employé dans un logo commercial.
Au Japon, on apprécie le "vin de chrysanthème", un vin de riz où flottent les divins pétales du chrysanthème.
Pour les poètes, le chrysanthème est l'automne japonais tout aussi sûrement que la fleur de cerisier symbolise le printemps.
Discret, automnal et comme délivré de toute allégeance symbolique par l'effacement de ses teintes, le chysanthème blanc est celui des poètes et de l'amour aussi, de sa constance, dont il réunit les traits indéchiffrables et silencieux.
"Au plus profond de l'automne
fleurs de chrysanthème
à nulle autres pareilles
puisse le givre
vous épargner.
(Saigyô)
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Corona, un texte de Paul Celan, poète roumain
Du dedans de la main, l’automne dévore sa feuille : nous sommes amis
Nous libérons le temps de la coquille de noix
Et nous lui apprenons à marcher
Le temps retourne vers sa coquille
Dans le miroir c’est dimanche
Dans le rêve nous dormons
La bouche parle vérité
Mon regard descend vers le sexe de l’aimée
Nous regardons
Nous nous parlons des ténèbres
Nous nous aimons comme pavot et mémoire
Nous dormons comme vin dans les coquillages
Comme mer dans les rayons de sang de la lune
Nous nous tenons enlacés près de la fenêtre
Ils nous dévisagent de la rue
Il est grand temps que l’on sache
Il est grand temps que la pierre s’habitue à fleurir
Que le non-repos batte au cœur
Il est temps que le temps soit
Il est temps...
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Fleur de nuit, un texte d'Yves Brillon, Québec
Les étoiles s'endorment
dans l'ombre de ta main
la lune s'éloigne
s'incline puis t'étreint
aux lueurs de l'aube
le jour embrase ta nuit
le papillon ouvre sa fleur
sur ta ligne de vie.
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