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Encres du monde
SANTAL
Sortez délicatement une baguette de santal, allumez-la de la main droite, éteignez-en la flamme non en soufflant dessus, mais en secouant doucement la baguette, piquez-la dans sa coupelle, asseyez-vous, faites silence. Elle est là, tremblotante, toujours près de se briser, grosse en sa gracilité de tous les miracles qu'elle va dérouler devant vous. Toute émue au seuil de l'offrande.
Légère, une fumée bleutée commence à s'élever dans l'air. Elle forme de lentes volutes qui s'embrassent, se déprennent, de capricieuses arabesques, des cortèges de profils changeants, des noeuds qui se dénouent d'eux-mêmes.
La baguette de santal a pour page l'espace. Alors que jamais ne bouge sa plume de lumière, la phrase qu'elle trace n'est jamais la même. Vous regardez monter ces arborescences maniérées qui semblent enserrer d'invisibles colonnes d'air, ou comme les fins rinceaux de cornaline escaladent de leurs courses les neiges du Tâj-Mahal. Vous suivez l'évolution de ces flexibles déploiements, de ces subtils ballets de symboles. Et vous vous demandez quels peuvent être ces débris d'un mystère incohérent, dont vous ne saisissez pas l'évasive identité.
A peine une respiration plus forte, et toute l'architecture s'effare, se cabre, s'effondre, court se recomposer ailleurs. Vous regardez errer le rêve.
Vous découvrez bientôt que cette danse insaisissable, toujours renouvelée, cette danse est un parfum. Vous devinez que toutes ces formes reproduisent les lettres de l'alphabet sanskrit, et sans doute de beaucoup d'autres — il suffit d'être assez vif pour savoir les lire au vol —, les centaines d'attitudes du corps humain durant l'amour, le jeu chorégraphique, la gymnastique sacrée, toutes les espèces de feuilles, toutes les corolles de la grande forêt, toutes sortes d'animaux, et tous les ornements des chapiteaux des temples.
Pour peu que vous observiez encore, vous vous direz que tous ces gracieux accidents de fumée miment et dansent les pensées, les songeries de l'esprit, que la tige odoriférante ressemble à un stylet tranquille ciselant le vide déroulé devant lui, dessinant dans leurs plus précis frémissements les rivages découpés, les méandres de l'imaginaire ; mais qu'elle décrit aussi les fines métamorphoses du devenir humain, et que, s'attardant en nostalgies, passant par des phases d'exaltation et d'abattement, c'est votre vie qu'elle vous raconte.
Mais telle est bien aussi l'image du devenir universel. Car, tandis qu'elle se consume lentement, vous verrez la baguette inscrire les cycles de l'éternité, qui se développent, s'harmonisent, se défont aux angles du destin, se réinventent sans cesse sous l'immobile bourrasque de l'Esprit, renaissent de leur propre évanouissement.
Jusqu'au moment où, dans l'obscurité tombée, ne brille plus devant vous qu'une goutte de lumière imperceptible comme le trou d'une serrure donnant sur l'autre monde. Le dernier soupir du santal trace un point d'interrogation au-dessus d'une traînée de cendre, et la baguette s'éteint au même instant que s'achève la dissolution cosmique.
Il suffit d'en cueillir une autre pour y allumer un nouvel univers.
(Jean Biès, texte extrait de son ouvrage sur l'Inde "Les chemins
de ferveur")
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L'ode au silence de Guy Tirolien (Guadeloupe)
Plus souples que les houles couronnées
de lumière,
les chevaux du silence boivent les fleurs de lune
écloses au coeur des brumes.
Dans un pays peuplé
d'étrange perroquets
Cavales aux robes d'incendie
coulant vos encolures entre nos îles
chevelures.
Pays de clameur haute
et dense mutisme
Vous vous insinuez parmi les flots nacrés
jusqu'au profond des conques mélodieuses.
Et les échos de vos sabots feutrés
vont mourir aux confins des vagues épuisées,
sur les rivages du silence...
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JANVIER, LE PIN

" Toute la nuit, la tempête a rouléses vagues et les pins de Shiogoshiruisselaient de lune."(Saigyô)Vénérable et vaillant comme l'esprit de l'indomptable vieillesse, symbole de longévité, le pin se tient à l'entrée de l'année, sous la neige, avec son tronc noueux et ses branches toujours vertes.
L'autre symbole de la longévité au Japon est un grand oiseau de l'hiver, la grue, monture des immortels, réputée vivre plus de mille années.Le pin et la grue sont les emblèmes fastes du mois de janvier par lesquels s'ouvre une longue année pleine d'heureuses promesses. Le vert sombre des pins s'harmonise à merveille avec les trois couleurs de la grue , le blanc de son plumage, le noir de l'extrémité des ses ailes et la pointe de rouge au sommet de sa tête.Le pin est l'image végétale de l'éternité. Il est aussi un gage de bonheur et le symbole de la fidélité conjugale.Arbre de l'éternité, arbre divin, le pin japonais est également réputé être l'arbre le plus musical du monde végétal.On dit que la rumeur du vent dans les pins apporte aux hommes la musique ineffable des dieux et de la lande.
Pour le poète Izutsu, cette rumeur dissout, dans la brume du matin, la frontière floue entre le réel et l'irréel." La cloche du temple résonnela nuit s'évanouit dans le jourle vent de l'aube traverse les pinsles rêves se déchirent, vient l'éveilles rêves se déchirent, vient le jour."
Pour le poète Fujiwara no Shunzei, le murmure du vent dans les pins porte le souvenir et la voix des absents. Il écrivait ces mots en songeant à son épouse disparue :" Rarement en ce lieu je me rendsà l'heure de minuitcette rumeur du vent dans les pinsl'entend-elle encore et toujoursdessous la mousse ? "http://data0.eklablog.com/encresdumonde/mod_article979481_1.jpeg http://data0.eklablog.com/encresdumonde/mod_article979481_2.jpeg
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"Etrangement", un texte d'Allain Leprest
Un peu charbon, un peu houblon
La bouche nègre et les yeux blonds
Entre Annaba et Hagondanges
Les enfants d'ici se
Mélangent... Étrangement
Un peu de nord, un peu de sud
La peau couleur café soluble
Moitié Roubaix moitié Tanger
Les gosses ont le coeur
Étranger... Étrangement
Sioux, Comanches, Apaches, Geronimo
Caravanes, canyons et caniveaux
C'est le nord, pas d'or, que des enfants
Qui jouent aux Indiens. Étrangement
Sous les terrils passent les trains
Qui tirent entre les reins du Rhin
Des wagons pleins d'oranges oranges
Et doucement leurs yeux les
Mangent... Étrangement
Un peu d'ici, un peu d'ailleurs
Du lait en poudre dans le coeur
Arrosés entre deux averses
Les enfants d'ici se
Traversent... Étrangement
Sioux, Comanches, Apaches, Geronimo
Caravanes, canyons et caniveaux
C'est le nord, pas d'or, que des enfants
Qui jouent aux Indiens. Étrangement
Avec le geste ou le langage
C'est les mêmes jeux que l'on partage
Radja, Jean-Marie, Marie-Ange
Les prénoms d'ici se
Mélangent... Étrangement
Sioux, Comanches, Apaches, Geronimo
Caravanes, canyons et caniveaux
C'est le nord, pas d'or, que des enfants
Qui jouent aux Indiens. Étrangement.
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"Le pas de la Siguiriya" de Federico García Lorca (Espagne)
Parmi les papillons noirs,
va une brunette moresque
à côté d'un blanc serpent
de brume.
Terre de lumière,
Ciel de terre
Elle va enchaînée au tremblement
d'un rythme qui jamais ne s'établit ;
elle a un coeur en argent
et un poignard dans la main
Où vas-tu, Siguiriya,
de ce rythme décervelé ?
Quelle lune soulagera
ta douleur de citron et de bouton de rose ?
Terre de lumière
Ciel de terre.
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