• Textes se faisant écho (Raymond MATABOSCH  et moi-même)

     

    J'ai écrit, il y a quelques années, un texte "Quai des amours neuves"  qui a été publié dans Les Cahiers De Poésie n°10 (Editions Joseph Ouaknine). Dans la même revue, j'ai découvert un poème de Raymond MATABOSCH, "Rupture", faisant étonnamment écho au mien. J'ai donc eu envie de vous faire découvrir ces deux poèmes ensemble, réunis dans le fleuve des mes "Encres du monde".

     

    Rupture

     

    Les arbres ourlaient, de vent,

    les berges de la Seine.

     

    Une brume bleutée

    flottait au ras de l'eau

    et tirait un voile

    crépusculaire

    sur Paris mélancolique.

     

    Les réverbères, un à un,

    étoiles sans éclat,

    s'allumaient le long du fleuve.

     

    Sur les quais déserts

    marchaient, en silence,

    deux ombres.

     

    Elle ne voulait pas

    de Sa sympathie

    ni de Sa repentance

    qui ne faisaient qu'accroître

    sa propre torture.

     

    Elle le haïssait, blême,

    d'un même étrange

    et sauvage sentiment

    qui consumait son coeur

    douloureux,

    brûlait et faisait mal.

     

    Des larmes roulaient sur ses joues,

    des larmes de regret,

    de ce qui aurait pu être,

    de ce pourquoi il était venu

    et dont elle n'avait pas voulu.

     

    Les réverbères, un à un,

    s'étaient éteints

    le long du fleuve.

     

    (Raymond MATABOSCH)

     

    Quai des amours neuves

     

    Froid sur le fleuve,

    mes pas le long du quai

    des amours neuves...

     

    Le chemin se défait

    dans le vacarme

    d'un vent nouveau,

    ma vie ne s'étire plus à ton âme,

    au-dessus des toits paquebots

    glissent des nuages en courroux.

     

    Dans les brumes de la ville des soies,

    le froid à gueule de loup

    me suit pas à pas.

    Le long des quais fébriles,

    il virevolte, comme un enfant fou,

    agile, indocile,

    il se faufile partout.

     

    Je n'ai plus rien dans ma besace,

    j'ai tout laissé dans l'année partie,

    plus de larmes, plus de traces,

    le froid, seul, me poursuit.

     

    Je revois dans les eaux trop lisses, 

    je revois tes lèvres qui esquissent

    un baiser fragile, éphémère,

    comme une promesse.

     

    Douceur sur ma peau neuve,

    froid sur le fleuve.

     

    Je marche seule

    et je vais le long des quais.

     

    Froid sur le fleuve.

     

    Le long du quai des amours neuves,

    j'ai tout laissé, le passé, les nuits,

    je m'arrête et je souris

    à mon reflet dans le fleuve

    qui fait enfin peau neuve.

     

    Le long du quai des amours neuves,

    qu'il vente, qu'il pleuve !

    Quand tu viendras,

    tu chercheras

    en vain mon coeur enfui,

    je serai partie.

     

    (Claire-Lise COUX)

      

     Peinture de Jacques BOUYSSOU

     

     


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  • "Ronde de printemps" de Marie Krysinska

    Dans le Parc, dans le Parc les glycines frissonnent,
    Etirant leurs frêles bras -
    Ainsi que de jeunes filles
    Qui se réveillent d’un court sommeil
    Après la nuit dansée au bal,
    Les boucles de leurs cheveux
    Tout en papillotes
    Pour de prochaines fêtes -
    Dans le Parc.
    Dans les Prés, dans les Prés les marguerites blanches
    S’endimanchent, et les coquelicots
    Se pavanent dans leurs jupes
    Savamment fripées,
    Mais les oiseaux, un peu outrés,
    Rient et se moquent des coquettes
    Dans les Prés.
    Dans les Bois, dans les Bois les ramures s’enlacent:
    Voûte de Cathédrale aux Silences
    Où le pas des Visions se fait pieux et furtif,
    Parmi les poses adorantes des Hêtres
    Et les blancs surplis des Bouleaux -
    Sous les vitraux d’émeraude qui font
    Cette lumière extatique -
    Dans les Bois.
    Dans l’Eau, dans l’Eau près de joncs somnolents
    Tremblent les étoiles plues du soleil
    Dans l’Eau,
    Et la Belle tout en pleurs
    Tombe parmi les joncs somnolents,
    Et la Belle
    Meurt parmi la torpeur lumineuse des flots:
    La Belle Espérance
    S’est noyée, et cela fait des ronds
    Dans l’Eau.

    Extrait de "Rythmes pittoresques"

      

    Peinture de Marie Laurencin


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  • "Les peupliers d'argent" de Federico Garcia Lorca

    Les peupliers d’argent
    Qui s’inclinent sur l’eau
    Savent tout, mais ne parleront jamais.
    Le lys de la fontaine
    Tait sa tristesse.
    Tout est plus digne que l’humanité !

    Face au ciel étoilé, la science du silence
    Appartient à la fleur tout autant qu’à l’insecte.
    La science du chant pour le chant
    Habite les bois murmurants
    Et les flots de la mer.
    Le silence profond de la terre qui vit,
    C’est la rose qui nous l’enseigne
    Au rosier épanouie.

    Il faut répandre le parfum
    Que nos âmes enclosent !
    Il faut être musique,
    Lumière et bonté.
    Il faut s’ouvrir entier
    A l’obscur de la nuit
    Pour nous emplir d’immortelle rosée !

    Il faut coucher le corps
    Dans notre âme inquiète !
    Aveugler nos regards du jour de l’au-delà.
    Nous devons nous pencher
    Sur l’ombre de nos coeurs
    Et jeter à Satan l’astre qu’il nous tendit.

    Il faut imiter l’arbre
    Constamment en prière
    Et l’eau de la rivière
    Fixe en l’éternité !

    Il faut blesser son âme aux griffes des douleurs
    Pour qu’y entrent les flammes
    De l’horizon astral !

    Alors dans l’ombre de l’amour défait
    Jaillirait une aurore
    Tranquille et maternelle.
    Des cités dans le vent disparaîtraient
    Et sur un nuage Dieu même
    Viendrait nous visiter.

      

    Peinture d'Henri Martin


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  • "A tire-d'aile" de Riza Tevfik (Turquie)

    Vers mon berceau natal partez à tire-d'aile,

    La jacinthe violette y jonche les collines,

    Un frais ruisseau serpente au sein de la forêt,

    Dans les ronces, blottie, fleurit la rose d'or.

     

    L'eau traîne nonchalante, un peu lasse peut-être,

    La lune y luit un brin, mélancolique et pâle,

    Epouse délaissée et pleine de langueur,

    Un nuage de tulle voile les monts altiers...

     

    C'est là que j'ai vécu de radieuses journées

    (Ces souvenirs en moi se rappellent plaintifs),

    Et lorsque je conte l'histoire de ma vie,

    Le rossignol d'antan chante au fond de mon coeur.

     

    Volez, quittez ces lieux sans vie et sans chaleur,

    L'eau limpide, l'air pur ne sont de ce pays.

    Mes cris douloureux n'ont même pas d'échos,

    Sous la cendre de ces ruines nul feu ne couve.

     

    Poète, tu te plonges en un morne chagrin,

    Tes souffrances d'amour n'auront jamais de fin,

    Car tu portes en toi, sans cesse agitée,

    Sans cesse bouillonnante, une mer infinie. 

     

    Riza Tevfik (1878-1950), poète et philosophe, est né à Edirne (Turquie). Banni à cause de ses convictions politiques, il vécut longtemps en Irak. Il ne put rentrer à Istambul qu'après dix années d'exil. Il fut l'un des pionniers et le maître incontesté du vers libre.

     

    Peinture de Daniel TARTIER


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  • "Fête de mai", un poème de Goethe (Allemagne)

    Comme resplendit
    A mes yeux la nature !
    Comme le soleil brille !
    Comme rit la campagne !

    Les fleurs jaillissent
    De chaque rameau
    Et mille voix
    Hors des buissons

    Et joie et délices
    De tous les cœurs.
    O terre, ô soleil,
    O bonheur, ô plaisir

    O amour, amour,
    Splendeur dorée
    Comme là-haut, sur ces collines
    Les nuages au matin,

    Tu bénis magnifique
    Le champ verdissant -
    Dans la brume de fleurs
    Le monde gonflé de sève !

    O jeune fille, jeune fille
    Combien je t’aime !
    Comme ton regard luit
    Comme tu m’aimes !

    Comme l’alouette aime
    L’air et les champs,
    Et les fleurs du matin
    La rosée du ciel,

    Ainsi je t’aime
    D’un sang plein de vie,
    Toi qui me donnes
    Jeunesse et joie, et le désir

    De chants nouveaux
    Et de danses nouvelles
    Eternellement sois heureuse
    Comme tu m’aimes.

    Peinture de G. Klimt


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